Flavia Cosma* : Poèmes inédits en français (traduits du roumain par Dana Shishmanian)

Gestes

Arroser les plantes,
Nourrir le chat,
Me laver le visage, les mains,
Me peigner – surtout me peigner,
Sortir les poubelles,
Balayer la neige devant la maison

Avant de marcher dans le vide.

En tâchant de rejoindre l’autre côté,
En espérant que ta main, ton doigt indicateur
Me montrera la voie jusqu’au
Refuge.
Jusqu’au matin trouble
au bout de la nuit qui s’attarde
suspendue bruyamment,
entre de larges continents.

O ! La fatigue des yeux après une nuit blanche !
Les plis des lèvres, du front, de la pensée !
La raison qui s’égare sur des allées d’hospice,

L’abandon, les adieux, les revenirs trompeurs,
Le feu au ventre et le nuage de flocons
Arrachés à l’aile d’or de la sagesse.


***

Nous

Nous sommes les montagnes parallèles, d’albâtre,
Inébranlables dans la fournaise, sous le gel,
Nous sommes l’embrassement primordial,
Le rêve inconnu de l’enfance
Devenu vide,
Obsession,
Pathologie.

Nous sommes la respiration saccadée
Toujours en contretemps,
Le gémissement sauvage
Réverbéré au travers des couloirs de la mémoire,
Les pierres blanches
Au visage tailladé
Se cherchant l’une l’autre, partout, perpétuellement.
Les végétations naines, pleurant
Sans larmes,
Les forêts de cactus géants
Aux arbres oubliés en bord de route,
Imitant la mort.

Nous –
L’immortalité et le non-être
Fondus l’une dans l’autre,
Les nuages devenus fauves
Entrecroisés sur le firmament,
Les sentiers d’un esprit impénétrable,
Rebelle.

***

Faux jours de repos

Des journées de repos lourdes où
L’éloignement devient élastique,
La torpeur du midi, accablante,
Quand dans les parcs les chiens aux tâches de rousseur
S’avancent solennellement sur de minces bandeaux d’herbe desséchée,
La viande des chevaux sauvages provoque
Des scandales internationaux,
Les moteurs des grands containers frigorifiés sont en panne,
Mettant en danger la santé de la moitié
de la population du globe,
L’ascenseur s’immobilise entre les étages,
Et toi, si près maintenant,
T’éloignes de plus en plus.

Des oiseaux exotiques s’enroulent en criant obstinément
Au-dessus de l’hôpital d’en face ;
Un voyage long comme une saison
Cligne des yeux avec impatience,
Les heures se détachent des cadrans,
Glissant comme des escargots, lentement,
Sur les surfaces en aluminium
Des petites tables des bistrots,
Exposées au soleil.

***

Jeu tardif

Tout est un jeu :
Nous jouons aux forêts noires,
A la mort.
Nous nous déguisons en vent, ébruitant les branches,
Nous nous habillons en rouge, nous agrippant aux larmes pour
Ne pas tomber dans le vide,
Nous nous débarrassons de vieilles habitudes,
Nous mourrons dans la pensée,
Nous nous dissipons,
Vieillissons, oublions,
Les autres nous applaudissent à scène ouverte ;
Nous finissons par nous cacher le visage
Sous de lourdes capes collantes.

L’amour triste et pudique
Ignoré,
Glisse dans le sommeil
Cherchant un autre maître.

(Extraits de son dernier recueil, Zgârieturi pe faţa oglinzii /
Griffures sur le miroir, éditions Ars Longa, Iassy, Roumanie, 2013)

Flavia Cosma

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

* Flavia Cosma, poétesse canadienne de renommée internationale, également productrice indépendante, réalisatrice et scénariste, est directrice de la fondation de La Résidence Internationale des Écrivains et Artistes”, Val David, Québec, Canada et organisatrice du Festival International biannuel pour écrivains et artistes. (la 8ème Edition, octobre 2013 et la 9ème, se tiendra en juin 2014.) Elle a publié vingt-quatre livres de poésie, un roman, un volume de mémoires de voyage et cinq livres pour enfants. Dernière parution en France : Le miel trouble du matin, L’Harmattan, 2012.
Visiter son site Flavia Cosma.com
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