Voyage au désert | Isabelle Macor-Filarska*

Des fruits de la terre pour la célébration.  Les soukkot, ou tentes dressées partout dans les villes, richement ornées des fruits d’octobre, raisins en grappes opulentes, dattes fraîches à l’âpreté délicieuse, figues douces à la chair blanche ou mauve dont le jus rafraichit dans la chaleur lourde de l’après-midi, les grenades, le cédrat.  La soukka, en mémoire des temps nomades où le peuple habitait sous la tente.  Il me plaît de l’imaginer ainsi : des familles entières, hommes sages et discourant savamment avec leurs livres sous leurs bras, femmes encombrées d’enfants bruyants et turbulents réunies dans la joie de fêter, après la fin de l’été torride, les nouvelles récoltes, qui pourvoiront  aux repas pendant tout l’hiver de l’année nouvelle.  Réminiscences d’un passé nomade, de l’errance dans le désert, en quête de la liberté, en quête de soi. Je me souviens que, quand nous étions enfants, nous adorions manger dans la soukka que ma grand-mère et mon grand-père dressaient dans le jardin. Pendant les huit jours que durait la fête de soukkot, ce n’étaient que réjouissances pour nous, les enfants.  A travers le toit de branchages et de feuilles de palmier on voyait les étoiles, comme il se doit.

L’an dernier, quand je me rendis en octobre en Israël, peu après les fêtes de Rosh Hashana et Yom Kippour, après une absence de plusieurs années,  je fus immédiatement saisie par l’atmosphère de gaieté communicative dans les rues, dans les quartiers, je me sentis d’emblée partie de la fête. A la nuit tombée,  les rues résonnaient des chants des diverses communautés. Les Hassidim dansaient sur les rythmes vertigineux de rondes  sans fin auxquelles se mêlaient les enfants : ça tournait, tournait, tournoyait avec une énergie qui semblait ne jamais s’épuiser, mais au contraire, croître dans le tournoiement de la danse.  Une ronde sans fin, comme la course cosmique des planètes, des étoiles, de la terre.  Une danse qui rappelait aussi celle des derviches tourneurs. Même état d’envoûtement, de transe, une transfiguration, un allègement de l’être. L’oubli de soi. Comme un envol. Je rêvais d’aller dans le désert. Je rêvais de retrouver cette sensation ineffable de paix, de bonheur et d’amour que j’avais ressentie soudain autrefois lors d’un voyage effectuée dans des circonstances douloureuses, alors que j’étais pétrifiée de chagrin. La mort d’Eric m’avait dévastée. Il avait trente-sept ans. Il était jeune. Il était beau. Il était doué. J’ai le souvenir  très vivant de son visage maigre, des grands yeux enfoncés, du menton têtu, de ses longues mains fines de musicien, de sa silhouette grande, mince, de son pas dans l’escalier. Du violon dans la salle à manger. C’était insupportable.

 

Le désert m’avait guérie, on n’oublie pas mais il m’avait réconciliée avec la vie, avec l’Univers. Là où il n’y a Rien, il y a Tout.

Ruth et moi irions à Qumran, peut-être plus loin, vers Massada et la mer Rouge, si nous en avions le temps et l’envie. La mer Morte,  les étendues de sable jaune pâle qui se fondent dans le ciel et l’eau sulfureuse, les collines abruptes et nues peuplées ça et là de campements de Bédouins nous évoquaient des souvenirs et des moments de plénitude tels que l’on n’en connaît pas en ville.

Ruth était danseuse et thérapeute. Elle soignait les maux de l’âme et du corps par le mouvement,  par un travail sur la prise de conscience du corps et de son ancrage dans la terre.  A ce propos, je me souviens d’une danseuse de l’Opéra qui était mon professeur de danse quand j’étais adolescente et qui disait : « les pieds dans la terre, la tête vers le ciel. » Et je pensais : des mains pour cultiver et cueillir les fruits de la terre, des yeux pour toucher les étoiles. Ruth avait rendu visite à des femmes de tribus bédouines dans le Sinaï, ces dernières années, pour apprendre d’elles leurs danses et leurs chants, leur musique. Elle avait été introduite dans ce cercle très fermé des femmes de la tribu par son ami, Saïd, dont la soeur vivait là, parmi les femmes, dans ces montagnes arides et difficiles d’accès.  Elle avait été accueillie par les femmes et avait assisté à leurs danses rituelles, parfaitement réglées et rythmée, chants et danses pour célébrer la naissance, le mariage, la mort, chants d’amour et de nostalgie comme seul le désert peut en faire naître.

Depuis longtemps je ne t’ai vue

Depuis longtemps ne t’ai rencontrée

Je viendrai à toi verser mes larmes et mes regrets

Jusqu’à l’éternité

 

 La shababa vibre dans la nuit, les bandirs et darbukkas  rythment les chants et danses des femmes et des hommes. La danse mime le mouvement des hommes vers les femmes, des femmes vers les hommes, dans le respect de la distance, de l’interdit, des limites qui circonscrivent le sacré.  L’éclosion du désir en dépend et son maintien jusqu’à l’extrême tension, jusqu’à son  apogée glorieux qui éclate en un chant d’éternité, immémorial, par-dessus les toits des montagnes.

 Ruth était tombée amoureuse du lieu, l’ocre du sable, brûlant, la dureté des roches qui servaient d’abri contre la pluie de feu que déverse le soleil, les vents sauvages et devant tout ce sable dur et nu, et implacablement sec, la mer.  Sur cette plage, quelques tentes pour accueillir des touristes ou tout simplement des voyageurs. Ruth avait rencontré Saïd sur cette plage, une amitié était née puis un amour, sous les étoiles, dans les montagnes glacées la nuit, dans le silence des pierres, trompant la surveillance des patrouilles qui sillonnent le Sinaï et la région frontalière entre Israël et l’Egypte. L’amour n’est pas aimé surtout quand il brise les frontières de la haine et de l’inimitié. Plusieurs fois par an, Ruth faisait le voyage vers le désert, vers son amour, vers l’homme qui incarnait la liberté vivant dans l’espace infini et rude, face à l’éternité. La fascination pour ce lieu résidait dans son ascétique beauté. Il n’y a pas de distraction, seuls le ciel, le sable, la mer, les monts au loin. Il faut recréer un rapport au monde nu. Se dépouiller soi-même.  Au désert, chacun de nos pas s’efface sur le sable et l’on réécrit, sans fin, le chemin, chacun de nos gestes est balayé par le vent vers l’infini et la main retrace, d’un trait léger, le geste, à l’infini. La terre de sable est pure, légère, volatile, dure, mouvante aussi. Elle n’admet pas un trop lourd bagage. Le strict minimum. Le reste, le surplus, on le  confie au vent, au sable. Tout s’effacera.

Nous avons quitté Tel Aviv en direction de la mer Morte. Plantations d’oliviers, figuiers, amandiers composaient un tableau  paisible et accueillant.  Les champs s’éloignaient, la terre se faisait plus sèche, plus rouge ou grise selon les endroits, aride, avec quelques arbustes pour toute végétation. Nous approchions des collines de Jérusalem.  Quand on arrive de l’ouest, par la route de Jaffa, on aperçoit de loin les collines d’un ocre pâle, parsemée d’une végétation méditerranéenne, la beauté violente de la ville enserrée dans les montagnes escarpées, surplombant de sa hauteur les déserts de l’Asie et le gouffre qu’est la mer Morte, ne s’offre pas immédiatement au regard.  C’est au retour, en arrivant du désert, de la mer Morte, passant par Jéricho, que l’on est ébloui par la ville qui surgit peu à peu d’entre les montagnes et les vallées arides au fur et à mesure que l’on avance sur la large route asphaltée de nos jours. Jérusalem se dresse alors, austère, dure, dans l’incandescence de la lumière qui se déverse sur les pierres, roses, blanches, grises.  Sous un ciel immuablement bleu, les pierres éclatent de leurs feux.

Nous prîmes la route de l’est, contournant Jérusalem, passâmes tout près de l’enclave palestinienne de Ramallah. La terre devenait de plus en plus aride, jaune, sèche. De part et d’autre de la route, sur les collines dépouillées, des campements misérables de Bédouins faisaient des taches brunes. Cabanes de morceaux de bois, de tôle, vieux tissus ou tapis en guise de portes, un âne, une ou deux chèvres, des hommes et des femmes dont on apercevait la sombre silhouette furtive. Une jeune fille pieds nus, vêtue d’une longue robe rouge et noire et d’un fichu sombre, allait chercher de l’eau probablement, sans se hâter, sous un ciel impitoyable.  Comme il y a deux mille ans ou plus. Ca et là, des voitures délabrées mais toujours en état de fonctionner, stationnaient à l’entrée d’un wadi asséché. Nous roulions dans la vieille petite fiat de Ruth. Il faisait de plus en plus chaud, l’air devenait étouffant depuis que nous avions quitté les montagnes, le ciel était blanc de chaleur, à l’horizon, tout se confondait dans un voile lourd et cotonneux obstruant la vue. Nous fîmes halte à un relais afin de nous rafraîchir. Des marchands vendaient des dattes de Jéricho et des épices. Au dehors, des chameaux attendaient, placides, dans leur harnachement coloré, supportant sans broncher l’ardeur du soleil. Des artisans exposaient leurs poteries d’argile sur le bord de la route.

Elle apparut alors, la mer, au loin, au-delà des étendues de sable sur note droite, des masses de monts blancs moutonnant étincelant de tous leurs feux. Incendie blanc, lumière crue qui aveugle. Nous y étions. Sur la mer flottaient d’étranges formes blanches qui scintillaient comme des diamants sous le torrent de la lumière, c’étaient des statues de sel aux formes variées, l’air sentait le soufre et le soleil de midi avait pétrifié les lieux. Pas un mouvement, tout est immobile à cette heure de la journée, pas un souffle, pas une brise, la mer aussi est immobile, minérale.  Nous avons encore roulé un peu jusqu’au kibboutz d’Ein Gueidi. La fine source qui coule  d’une montagne rocheuse et tombe dans un bassin naturel entouré de plantes, d’herbes, d’arbustes et de fleurs, crée un microclimat favorable à la vie et les proches environs sont devenus une réserve naturelle où s’ébattent gazelles, antilopes, et autres animaux protégés. Le désert de Judée n’est plus ce qu’il était aux temps bibliques ou même il y a un siècle. Les kibboutz qui se sont implantés ont créé des réseaux d’irrigation permettant de cultiver la terre, de planter des arbres fruitiers, de faire surgir des oasis et d’immenses jardins de fleurs en plein désert. Quelques plages ont été aménagées et l’on peut se baigner dans la mer. C’est une mer huileuse, visqueuse, sur laquelle flottent des blocs de sel, une mer qui nous porte, qui nous balance comme dans un berceau mais dans laquelle on ne peut pas nager sous peine de se brûler les yeux, les muqueuses du nez et de la bouche. Sur la plage nous nous amusâmes à nous recouvrir de boue noire et nous mîmes à danser ainsi transformées en statues d’argile vivantes, évoluant, faisant des figures, sous un ciel implacable, dans un paysage lunaire et surréel qui sans doute dut autrefois évoquer l’enfer à nos semblables. Nous nous jetâmes  ensuite dans des sources d’eau brûlante, sources sulfureuses aux propriétés curatives d’où l’on ressort comme nés à nouveau, le corps chauffé, la peau douce et toute neuve.

Le kibboutz où nous devions passer la nuit se trouvait à quelques kilomètres de Qumran, sur une hauteur qui surplombait la mer.  Le soir tombait et un vent se leva, soudain et vigoureux, courbant les branches des jeunes oliviers de la terrasse.   A la tombée de la nuit, on distinguait de temps à autre l’ombre d’une gazelle ou d’une antilope, qui se profilait furtivement derrière un bosquet dans les rochers.  Instant ineffable de communion avec le Tout. Je comprenais la démarche de ceux qui au cours des millénaires avant nous étaient venus méditer, rester en paix dans un environnement dépourvu de tout ce qui distrait l’homme habituellement. Abîmés dans cet émerveillement, au sein du Rien, se ressourcer, puiser la force  et la volonté de cheminer vers sa vérité. Les habitations troglodytes, creusées, nombreuses, dans les parois de la montagne, témoignaient du passage des hommes en ces lieux. Ils y avaient laissé des traces, comme à Qumran, à quelques kilomètres de là, où l’on avait découvert les rouleaux. Que s’était-il passé ? Quel feu avait dévasté toute une terre, produit l’évaporation de la mer et laissé derrière lui un monde minéral d’où toute vie animale et végétale avait été bannie ?

Sur la terrasse, face à la mer qu’éclairaient les étoiles, Ruth se souvenait du visage aigu et maigre de l’homme qu’elle aimait au Sinaï. C’étaient, comme dans cet autre désert de monts, de roches et de sable, le silence, le  ciel surchauffé le jour, le vent qui vient avec le soir et avec l’aube, et les myriades d’étoiles qui coulent du ciel la nuit et tissent un toit de lumière au-dessus de leur étreinte. Le chemin était long, périlleux, mais Ruth répondait à un appel. Elle quittait ses malades, l’hôpital, la ville cosmopolite pour quelques moments de paix, d’amour et d’unité avec la mer, dans la montagne, avec l’homme qu’elle aimait, l’Arabe.  Il avait déjà vécu, avait aimé une femme à la peau blanche et aux yeux verts.  Après trois étés, la femme était partie. Il était resté dans le désert. L’air crépitait, la roche se fendait, tombait en morceaux qui se désagrégeaient en sable. Le sable coulait, la vie coulait. Désert, clepsydre de la terre. Ruth allait vers l’homme aux mains rêches, au grand sourire et au bon regard plein d’humanité.  Au matin, à l’aube, il sortait prudemment de la tente de Ruth, rejoignait la sienne puis il allumait un feu sous les pierres et préparait le café, faisait cuire un pain.  Ils étaient des amis quand l’homme la désira. D’abord surprise, puis indécise, inquiète, elle répondit au désir de l’homme.  Dans l’épaisseur de la nuit et du silence, il la prit avec force et douceur, elle se donna dans l’oubli de soi, des attaches, de tous les nœuds qui l’entravaient jusque-là depuis tant d’années. La joie revient en Ruth avec la paix du cœur et le désir qui l’arrachait à sa ville comme la vague s’arrache au sable.  Elle allait et venait entre la ville à laquelle elle appartenait et qui la retenait prisonnière, et le désert qui la bouleversait, la fascinait. Saïd l’aimait à présent d’un amour plus  amical que passionné, serein, son cœur restant libre.  A présent il resterait l’homme du désert, sans attaches irrévocables. Elle venait à lui, traversant tout un pays, allant vers  son risque. Au désert, elle marchait avec lui dans la montagne, dormait dans les rochers par des nuits glaciales, supportait le vent cinglant, la fournaise du jour. Peu à peu, elle se sentait revivre, appartenir à un tout qui faisait sens, sa gorge se desserrait, elle respirait l’air sec avec avidité, tout son être s’élargissait, se détendait, elle s’ouvrait au monde.

Allongée sur la terre sèche de la terrasse, après cette journée de voyage, je contemplais la voûte céleste qui vacillait au-dessus de ma tête. Tout tournait et  tournait dans un mouvement éternel qui m’emportait au-delà de moi-même avec la mer, les étoiles qui pleuvaient sur la terre et les branches des arbres qui dansaient dans le vent. Abandonnée à la terre, le silence se fit en moi, j’entrevis dans un éblouissement l’infini des cycles de lumière et de nuit. J’étais en accord, la paix intérieure était revenue et je me laissais bercer dans  les bras de l’Univers, ravie, émerveillée. La nuit coulait sur nous, en cet instant, je connus l’extase infinie d’être, enveloppée dans le drap du ciel, portée par le vaisseau de l’espace.  Un sentiment de liberté me submergea et je sombrai. Dans la nuit, je m’éveillai, le ruisseau du vent s’était tu. L’immensité immobile et indifférente m’enveloppait, creusant l’espace de la réconciliation avec soi et autrui, comme un accroissement d’être, bienfaisant.

Sur des kilomètres encore nous longerions la mer Morte et ses marécages exhalant une odeur funèbre de soufre et de pourriture sous un ciel incolore. Les blocs de sel errant sur les eaux immobiles rendaient plus intense encore l’impression de désolation, le pressentiment que là quelque chose d’inouï et d’irrémédiable avait eu lieu. Plus loin, à la pointe sud du désert, la mer Rouge, dans l’écrin des montagnes, nous offrirait un festival de couleurs au soleil couchant qui allumait sur les cimes des feux de toutes les nuances du rouge, du rose, du volet, du jaune et du bleu. Une flûte fait vibrer le soir qui tombe doucement sur les eaux et les pierres. Elle nous dit la séparation et la nostalgie. Le jour se sépare de la nuit, la femme se sépare de son amour, les vivants se séparent des morts. La flûte rappelle le désir, au désert, les fragments du Tout rassemblés. La terre aride se fait légère. Tout s’efface, comme nos pas sur le sable.  Tout se réécrit sur le sable, sur les eaux, dans le cristal des étoiles, sur la roche, sur la terre.

Nous rentrons à la ville.

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* Isabelle Macor-Filarska est traductrice, poète et un très grand ami de l’autre coté de l’Ocean Atlantique… Contact: isabelle.macorfilarska@gmail.com