Trois Textes d’Isabelle Macor-Filarska

Dans ma valise

 

Ma valise sera légère et je te le dis tout net, toi, je ne t’emporterai pas. Tu es bien trop lourd. Et toi non plus, trop lourd aussi. Non, je n’emporterai pas non plus de livres, trop lourds également, j’emporterai une pensée, essentielle à mon âge, la pensée du carpe diem.

J’emporterai le sourire de la gitane au coin de la rue, celle à qui je rends visite chaque jour pour faire un brin de causette, celle qui me salue comme sa bonne copine et elle l’est devenue. Elle est venue de loin, elle ne possède rien mais elle a un sourire pour ceux qui fraternisent, qui voient bien qu’elle existe et qu’elle en a le droit.

J’emporterai Le fou de Leila, Majnûn Leïla, et je me chanterai ces vers :

Ce n’est pas pour son enveloppe extérieure que je l’aime

Elle est comme la coupe que je tiens dans laquelle je bois le vin

Je suis amoureux du vin de la coupe à laquelle je m’abreuve

Or toi, tu ne vois que la coupe et oublies de goûter le vin…

Je rêverai dans le désert, dans les bois, la nature, près des rivières, au bord des mers. Sans fardeau d’aucune sorte. Le chant et la flûte seuls accompagneront mon voyage, ils seront ma seule ivresse, ivresse d’infini, ivresse d’éternité. Grâce et dénuement. Dépouillement, vivre léger, c’est si facile. C’est délicieux. On a besoin de si peu… d’attention à l’espace, à la terre que j’éprouve sous mes pieds, au ciel qui est partout, aux éléments simples, l’eau, le feu, l’air. La valise peut être légère, tout est donné en chemin : le vin, le pain, le sel. Les fruits, tu les cueilleras aux arbres, le vin, tu le boiras à la coupe que te tendra l’étranger et tu le dégusteras sans te laisser aveugler par la coupe. Les étoiles guideront tes pas et t’offriront le plus beau des spectacles dans les nuits silencieuses, faisant pleuvoir la lumière du ciel.

Ne prendre dans la valise que ce que l’on peut partager, dépenser. Ainsi le chant du poète, et la flûte, le ruissellement de lumière auquel on s’abreuve dans l’épaisseur obscure des vies communes. Dans ma valise, il y aura le vent qui me soufflera une chanson d’amour, et cela suffira. Quand j’ouvrirai la valise à l’escale, le vent s’échappera et  répandra son chant sur toutes choses. Alors nous serons comblés des dons de la vie. Ma valise sera de plus en plus légère à mesure que j’avancerai. Plus elle sera légère et plus je serai riche de joie et d’amour. Pour les disperser au vent.

Ce que j’aurai dans ma valise est le bien le plus précieux, un rien qui est tout. Des paysages intérieures, des réminiscences d’instants, de vies vécus ou pressentis, des souvenirs qui ne pèsent pas. Et des rêves. Des rêves d’ailleurs, mais ailleurs c’est maintenant, tandis que je marche avec une valise vraie ou imaginaire.

J’emporte donc avec moi un tableau rêvé où le poète en son jardin dort sous un arbre opulent, un arbre de vie aux hautes frondaisons, dans une lumière jaune d’or ou jaune soufre très douce traversée d’oiseaux de toutes les couleurs. A ses côtés les êtres se réjouissent dans une innocence toute fictive qu’il nous plaît d’appeler innocence ou joie d’être.

Qu’emporterai-je encore ? Eh bien, voyons, la chanson de Khalil Gibran que j’aime tant et que tu me chantais autrefois de ta voix rauque dans une langue rugueuse et mélodieuse, d’une sensualité que n’ont pas les langues trop bien élevées, dont la mienne, cette chanson dont quelques phrases berceront la suite de mon voyage :

Et celui-là seul est grand qui transforme la voix du vent en un chant

rendu plus doux par son propre amour.

Emplissons la coupe l’un de l’autre, sans boire à la même coupe.

Car le chêne et le cyprès ne croissent pas dans l’ombre l’un de l’autre.

 

L’amour ne possède ni ne veut être possédé.

L’amour suffit à l’amour.

 

L’amour … comme gerbes de blé, il t’emporte.

Te bat afin de te mettre à nu.

Te broie jusqu’à la blancheur.

Te pétrit jusqu’à ce que tu sois souple.

Puis te livre au feu, afin que tu deviennes pain, merveille du festin.

 

Tu connaîtras alors tous les secrets de ton coeur et tu vivras au coeur de la vie, dans la joie et l’amour, t’étant dépouillé de tes bagages, de tes entraves. Et je ferai de même. J’ôterai tout ce qui m’alourdit : pensées nocives, personnes importunes, désirs inutiles. C’est pourquoi j’ai entrepris le voyage. Avec dans ma valise, pour tout bagage,  ce qui ne pèse rien et qui est tout.

A la fin du chemin, lasse et heureuse du voyage, j’entends ce vers qui m’enchante:

 

Nêtre plus quun ruisseau coulant qui chante sa mélodie la nuit.

 

Ce que j’emporte dans ma valise, je vous le donne à l’arrivée ou au départ.

 

Isabelle Macor-Filarska

 

Lucarne 15avril-2013

 

Le Journal des poètes- Wislawa szymborska par Isabelle Macor-Filarska mars 2013

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 Isabelle Macor-Filarska en Arles, France.

Contact: isabelle.macorfilarska@gmail.com