Trois poèmes* de Wojciech Cichon** | Traduction de Isabelle Macor-Filarska***

  

[et la vie suit son cours] 

  

j’apprécie le mieux la ville où le seul mètre o 

est celui que l’on prend 

en petits groupes par la porte de l’âge adulte, porte décorée de publicités 

de fleurs et de chuchotements pour dire nos motivations 

comment se préparer au combat, avancer sur le chemin de l’autocréation 

comment se faire accepter, se faire reconnaître 

ici il n’y a pas le temps pour ceux qui sont branchés par télépathie au tiers monde 

pour  qui c’est la énième année de confrontation avec l’éclatante stérilité de leurs propres sermons 

la vérité en vérité à peine invisible, vérité en vérité à peine inaperçue 

pose adroitement sur nos yeux l’image rachitique du soleil qui s’éteint sous nos yeux 

prose – prose de la vie – 100 pro de leur vivant et combien de pro à près la mort ? 

à propos de la mort – l’argent s’étale mort pour soi-même 

et pour nous  combien vivant, il crie, implore le retour à la vie 

la grande ressuscitation des valeurs sous les yeux du monde entier 

la grande résignation, la grande récitation, la grande…restauration… et dedans deux messieurs qui ont hérité dedans d’une place 

et pour rien au monde ne veulent y renoncer bien qu’ils puissent les vendre avec un bénéfice 

je n’en veux pas, j’ai ma place ailleurs 

tu sais où – je te l’ai dit la dernière fois 

et ne me dis pas que la dernière fois c’était la première fois 

car il y a toujours une première fois 

d’un côté lequel de nous sera le premier à cesser de croire en lui et à semer ses pensées 

sur des feuilles blanches à carreaux 

oh ! ok … tu as gagné … 

  

  

et la vie suit son cours… 

  

malgré le téléphone  qui ne répond pas, 

des grands-mères continuent de sortir leurs petits-enfants en laisse 

laisses ornées de ballons multicolores 

la nuit elles appellent en vain 

elles veulent joindre leur passé 

  

elles aiment me dire  « De là-bas personne n’est jamais revenu ! » 

c’est un fait 

il n’est jamais revenu 

car il n’en avait peut-être pas envie… 

  

à la fin du cahier j’ai trois photos de toi 

l’une du temps de ton éternelle enfance, 

la deuxième du jour où tu m’as quitté pour la deuxième fois 

et la troisième s’est imprimée dans ma mémoire avec indifférence 

la plume à la main, trente-trois minutes après vingt-trois heures, 

je me déplace en rêve sur ta planète 

en bottines, long manteau de troufion, gants de cuir et casquette à la Fidel 

  

au temple on m’a accusé d’être juif 

c’est vrai ! parfois je me sens comme ces millions d’entre eux 

 massacrés par les pieuses gens craignant Dieu pendant la guerre 

 je regarde avec de la peine dans les yeux du passé 

du mien comme du grand – ce passé inévitable 

au sujet duquel parler pour la vingt-deuxième fois peut-être inconfortable 

  

j’attends que tu te réveilles et me  précipites hors de la surface 

de cette planète inexplorée au noyau de ténèbres, de satellites artificiels et au noyau naturel 

qui justement s’est consumé en entrant dans l’orbite de ta taille 

attends … de qui on parle ? 

quel parler peut me convaincre que ça a un sens 

sinon le mien… hein ! 

si on peut présenter tout ce qu’on a construit depuis si longtemps sous la forme d’une combinaison de:  l’habitude, l’autosatisfaction, le hasard, l’égoïsme et le désir 

alors je ne veux pas croire à ça… 

  

c’est pourquoi j’ai laissé mon moi dans une ville étrangère 

j’ai laissé mon moi de passage dans une ville étrangère 

quelque part où personne parmi mes proches ne pourra me trouver 

quelque part où je ne connais pas moi-même le chemin d’aucun hôpital 

au cas où je voudrais à nouveau me tu… 

en cas d’ultime démystification des phénomènes constituant les fondements de ma foi 

dans le tragique irréversible de chacune des secondes qui passent dans un murmure muet 

parmi les volumes des siècles 

  

sur la rive criant vers les fonds les noms des héros je donne la preuve que,  au-delà de ce monde leurs hauts faits ont toujours une signification 

sans toi je n’existe pas au-delà de la feuille 

sans la feuille je n’existe pas au-delà de moi-même 

  

et je ne suis pas mortellement sérieux,  mais… 

sérieusement mortel 

  

  

   

[tu sais comme…] 

   

tu sais comme c’est difficile de condamner à mort un groupe d’enfants qui ne sont pas les nôtres ? 

… 

  

je suis descendu dans une petite voiture, garée au-dessus de mon immeuble 

j’ai regardé à la fenêtre des voisins tandis que je descendais 

les premiers organisaient une séance de diapos de temps immémoriaux 

les autres n’étaient pas là et les troisièmes prononçaient le verdict, 

ils condamnaient leurs enfants pour une année encore à être livrés à eux-mêmes et les journaux locaux en caractères gras annonçaient que chez moi dans 

la zone y a plein de  dégénérés 

c’est déjà le troisième jour de suite que je peux pas joindre mon propre inconscient pour lui faire prendre conscience à quel point est folle l’idée de sacrifier la nuit à penser à ce dont je me prive en écoutant les connaisseurs du monde et leurs conseils concernant mon avenir 

je tombe comme la grêle par réflexe dans le caniveau, je n’ai jamais été là 

je t’en prie oublie ces mots 

qui s’écoulent de moi comme le pus sous la pression et sans être dégoûtant disons que c’est du pétrole 

et quel est mon drame en regard du drame de Smurfette qui a passé toute sa vie seule dans une ville 

peuplée d’hommes uniquement… 

  

tu sais comme c’est difficile de condamner à mort son propre enfant ? 

… 

  

je suis parvenu jusqu’à vous dans une bouteille vide la dernière cou(l)pe bue, laquelle embellit sporadiquement votre vie, spontanément fait que le père ne reconnaît pas son fils 

c’est si profond 

qu’ on ne voit presque pas le fond 

et ce fond est là tous les jours 

je joue avec les mots selon le principe des libres associations… 

ça fait un bail que je n’ai pas voulu à ce point me liquider comme dans ce club de doléances 

j’étais là-bas par le corps et tout le reste me suppliait de cesser enfin d’écouter ces dépositions sur les feuilletons, scandales à vendre,  les gays, les asiates, sur cette partie du monde « de second ordre » 

il nous faut une organisation pour prévoir la crise, et elle ne se présente que lorsqu’il faut 

devancer le temps pour arriver à temps à l’épicerie nocturne afin de se procurer une énième bouteille de potentiel perdu… 

  

est-ce que tu sais à quel point je ne veux pas que l’on m’associe à mon propre texte ? 

… 

  

je suis resté assis trois heures à chercher quelque chose de drôle 

quelque chose que puisse saisir le public 

et la seule chose qui m’a paru drôle c’est l’absence de mon propre reflet dans le miroir… 

je me suis demandé « est-ce que tu sais à quoi sert un microphone ? » 

  

  

tout ça pour marquer 

qu’il y a un mois, sur l’un des toits des immeubles de Zawada 

on a trouvé le corps sans vie d’une jeune fille de treize ans violée… 

  

et c’est justement pour ça qu’il y a des microphones, idiot, c’est pour ça ! 

  

  

[ma conception] 

  

ma conception de la poésie se limite à quelques milliers de MCs clandestins, de l’ère des beatniks 

et à quelques recueils accidentels de types moins accidentels 

je n’ai pas de manifeste, mais celui des frères Marx toujours à la main 

et  lui à mes côtés je prophétise une nouvelle lutte des classes 

je m’oppose aux faits, qui, usés projetés sur l’écran 

me disent que je ne m’y connais pas, ne vis pas aujourd’hui – 

quel est ce sentiment demande à Hendrix 

en revanche comme disent les manuels – tous les grands ont toujours été malheureux, est-ce que quelque chose m’étonne encore ? 

me surprend par sa valeur artistique ? 

en écrivant ses vers je soigne ma blessure existentielle 

le docteur a dit que je vais lécher ma blessure et en sortir 

pourtant je préfèrerais que ce soit toi qui le fasses pour moi 

maintenant il est vraiment temps 

je laisse le jogging dans le parc aux vieillards 

quoique aujourd’hui il  faisait trop froid pour le jogging 

si froid que mes pensées se sont condensées en petites bulles de comics avec des termes qui 

trahissaient mes infâmes intentions 

mes réflexions tournoyaient au-dessus de ma tête 

j’ai pensé m’endormir afin que mon rêve se tienne près de moi – tout à côté 

il faisait vraiment froid 

mais elle n’est pas émue par l’image de moi vadrouillant esseulé dans la nuit nue 

d’hiver 

en revanche m’ébranle l’image d’elle seule et  nue, dont je rêve chaque nuit 

lovés l’un contre l’autre, enlacés dans l’étreinte nous brillons comme un plexus solaire 

aucun des termes par moi employés n’était nécessaire 

pourtant si au lieu de parler je jouais sur un tambour 

vous auriez tous des baguettes de percussion plantées dans le cœur 

tu comprends ? 

car je déchiffre mes mots au moments de leur production 

de masse, à la chaîne, et leur spécialité  ce sont les inepties 

à quatre sens 

un pour moi, deux pour elle, trois pour eux et quatre je branche le trou de mémoire 

je ne veux pas me souvenir que vous vous connaissez l’un l’autre – car je ne vous connais pas 

hommes d’affaires, rimailleurs aux mains glissantes 

l’existence palpable constitue mon domaine 

et le vôtre… 

 

 

« x99 » 

x99 

code inscrit dans un cube à six côtés 

prisonnier de sa propre foi, celui qui désire la reconnaissance, il la trouvera 

dans la boucle du temps à son cou 

rattrapera les rêves qui le pressaient d’ordonner ou lui ordonnaient de presser 

talonné par le chuchotement des hommes et des femmes qui autrefois signifiaient quelque chose 

construisaient des châteaux de sable – il ne pouvait les protéger de la force destructrice de la vague 

et eux ils faisaient tant d’efforts… 

la mère et le père pleuraient sur sa vie, il ne pouvait pas répondre à leur attente, 

il rompait avec l’avenir 

je me rappelle ses mains fatiguées par la vie, considérées par beaucoup comme trop délicates  … intactes … 

  

je gaspille  le temps professionnellement 

je vis professionnellement de l’espoir puisé dans les disques et dans une maison située au plus haut, 

dans laquelle il n’y a pas de code x99 comme le code barre sur son occiput, nous tous esclaves de la nuit et de la jeunesse avec laquelle il faut rompre en quête de l’isolement à deux ardemment désiré 

il considérait la création comme une possibilité de cristallisation et de lutte contre l’avilissement, 

de lutte avec sa propre ombre 

le jugement dernier 

il ne jetait pas les mots au vent, ces mots il les éventait croyait en quelque chose qu’il ne pouvait préciser 

ce n’était pas Elohim devant qui il devait se cacher, mais quelqu’un qui comprenait ses mots 

se cachait dans son crâne, injuriant le sauveur  dans l’espoir d’un Dieu nouveau 

la chambre sombre et l’écho braillard du béton de la ville, élevé par l’urbanisation et les émanations fétides des haut-parleurs 

il n’attirait l’attention de personne 

x99 je me souviens de ce déluge comme si c’était hier 

elle s’en allait dans un autobus rouge 

qui trébuchait et a lâché des jurons… 

  

il essayait de se mettre dans la tête qu’il savait à quoi s’en tenir 

ça non plus n’a pas marché comme tout le reste d’ailleurs 

matin et soir il ne pouvait rompre avec le code 

il s’est perdu dans la lueur d’une lampe de chevet 

en allant se coucher  il croyait qu’il parviendrait à résoudre l’énigme 

x99 

en vérité il était et il est le seul 

à faire éternellement de la résistance 

  

va-t-il se réveiller un jour ? 

  

  

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* Poèmes traduits par Isabelle Macor-Filarska pour le Festival « La Poésie dans le Métro », Septembre/2011, Paris, France.

** Wojciech Cichon: Slam artist, rapper, poet and performance poetry host born in 1983 in Elbląg, Poland, and currently based in Warsaw. He organizes, among others, the Spoke’n’Word festival, a monthly poetry slam in Warsaw and spoken word workshops. Since 2003, he has been presenting his spoken word art both in Poland and beyond (Germany, Czech Republic, Holland, Great Britain, Hungary). He issued 8 records with skwer.org under the moniker Kidd, co-creating such musical projects as ddekombinacja, Międzymiastowa and Osete. With his music and spoken word performances, he opened shows for such artists as Dälek, Mouse on The Keys or Beans (Anti-Pop Consortium). Homepage: http://wojtekidd.org/  Movie: http://www.youtube.com/watch?v=fRIa2SEl0nA&feature=youtu.be

* Née en Tunisie, Isabelle Macor-Filarska vit en France. Elle a fait de nombreux séjours à l’étranger, en Grande-Bretagne, URSS, Israël, au Maroc, et notamment en Pologne où elle a  effectué une partie de ses recherches littéraires sur la poésie polonaise contemporaine. (Après avoir suivi des études de littérature anglo-américaine et de lettres modernes et linguistique,) elle a soutenu  en 1993 une thèse de Doctorat en littérature comparée, à l’Université de la Sorbonne. Cette thèse, intitulée  Poésie polonaise et poésie française d’après-guerre : deux concepts de la réalité,  autour d’une figure centrale, Czeslaw Milosz, est parue aux Presses de l’Université de Lille III. Professeur de langue et littérature françaises à l’Ecole Internationale de l’Alliance Française de Paris (depuis 1984) où elle a créé un Atelier de littérature-écriture, elle a aussi assumé une charge de cours en littérature comparée à l’Université de Saint-Quentin-en-Yvelines et anime des séminaires de traduction, donne des conférences et des récitals de poésie, accompagnée de musiciens. Traductrice de poésie polonaise contemporaine, elle a publié des poèmes de Halina Poswiatowska, Ewa Lipska, Wislawa Szymborska, Czeslaw Milosz, Miron Bialoszewski, Maciej Niemiec, Urszula Koziol, etc. , traduits avec la collaboration de Grzegorz Splawinski, dans de nombreuses revues de poésie (Le Nouveau recueil, PO&SIE, Plein Chant, Passage d’encres, Pleine Marge, Voix d’encre, Encres Vagabondes, Arsenal, Grèges, etc.) ainsi que des recueils de poèmes d’Ewa Lipska, Halina Poswiatowska, Wislawa Szymborska, aux éditions L’Ancrier, Strasbourg, 1996, La Maison du Nord/Pas-de-Calais, Beuvry, 1995 et 2004,  Wydawnictwo Literackie Cracovie, 1998, Caractères, Paris, 2004.  Elle a participé au Panorama de la poésie polonaise contemporaine publié en juin 2000 par les éditions Noir sur Blanc, Paris. En 1999, elle a obtenu une bourse de traduction du Centre National du Livre. Elle vient de publier chez Aubier (Flammarion), Paris, collection historique, septembre 2006, une traduction en collaboration avec Agata Kozak, d’un ouvrage d’histoire médiévale : l’Europe des Barbares, de Karol Modzelewski. Pour contactez : isabelle.macorfilarska@gmail.com  et http://sites.google.com/site/macorfilarska